[...] Quelques dommages que vous imposât le séjour du navire ou le temps de la quarantaine, il est impossible de les comparer à tous ceux que vous pourrez souffrir,
exposé seul à la perfidie de la mer et à la malice des hommes, hors la loi desquels vus vous êtes placé.
Problème de force et d'adresse ! dira t-on. Et chacun peut répondre qu'il se sent en effet assez adroit, pour se flatter de triompher par ses propres moyens. En fait, on l'a espéré une
infinité de fois. En se compliquant la société met au service de l'individu des ressources de plus en plus nombreuses et variées. Il s'en sert conformément à la nature, pour échapper à la
contrainte du navire et à la police du port. Le nombre de ces infractions individuelles semble s'accroitre à peu près nécessairement. Mais il ne semble pas que ce soit un très grand péril pour le
navire ni même pour la population d port menacé. Il est rare en effet que ces infractions soient heureuses. Souvent les fugitifs se noient ou ils sont cueillis au rivage. Ils n'ont point tous la
peste, ils ne la donnent pas toujours et, s'ils la donnent, c'est une malchance entre beaucoup d'autres ; elle porte en soi sa leçon. La nature se fait volontiers le gendarme de la société : des
caractéres assez forts pour avoir reconstruit, maintenu et dévelloppé leur bonheur envers et contre tant d'obstacles multipliés, on peut dire qu'ils l'ont mérité et que leur faute initiale est
parfois destinée à fonder quelque mystérieuse grandeur. Mandrin, Gaspard de Besse et Cartouche ont fini par être roué. Mais un autre larron, en se sauvant, en ouvrant un asile aux brigands de sa
sorte, a fondé la société la plus ferme, la plus solide et la plus policée de l'histoire du monde : il s'est appelé Romulus. Je ne vois pas de difficulté à ce que des gens de sa force et de son
bonheur puissent se sauver du navire : il sauron construire un autre plus beau.
A une condition pourtant. C'est que ce point de vue tout historique, tout pratique demeure ce qu'il est : un point de vue de fait. L'histoire consacre et, en quelque sorte, légitime les
brigandages du nourrisson de la Louve. Mais l'histoire seule ; nullement la morale contemporaine de Romulus, ni la législation, ni la religion. Dès qu'un être humain s'est échappé du navire, il
est moral, il est légal, il est religieux de l'abandonner aux effets de son imprudence ou de son audace. Ni la structure du navire, ni les institutions du port, ne sauraient être retouchés pour
faciliter son chemin si des intérêts plus nombreux et plus certainement précieux que les siens doivent souffrir d'une pareille dérogation. Le sien lui même y perdrait sa valeur souveraine. Son
évasion doit rester chose illégale et interdite ; son succés, même envié, quelque chose d'étranger à la loi, l'exception. Et celui qui vient de se placer hors la loi, devrait se faire un point
d'honneur et presque un plaisir d'y rester. Il y a de la force d'âme à subir héroïquement une discipline cruelle. Il peut y en avoir aussi, dans certaines conditions, à en secouer le fardeau. Ce
ne serait point là un mauvais sujet de dyptique : d'un coté, par exemple, la sublime résignation des mal mariés ; de l'autre, le courage de ceux qui osérent s'aimer contre la volonté du monde et
les injonctions de la société, "en libre grâce" comme disent les nihilistes, mais dans des conditions de fidélité et de dignité éternelles.
Les deux volets du diptyque, leurs deux régimes supposent également, au même titre, un monde, une société et des lois certaines qui ne plient point. Ôtez ces lois, ou énervez-les : les conditions
du bonheur général sont détruites, et la vertu privée, comme le grand amour perdent aussi leurs ressorts essentiels. Ni éprouvés, ni exercés, les coeurs les mieux nés se conforment à l'extrême
faiblesse des moeurs. On ne se sauve plus du vaisseau à la nage. On ne se risque plus. On aime plus à se risquer. L'occasion du risque elle-même a disparu. La rade a perdu sa profondeur, ses
dangers. Le navire s'enfonce lentement dans ce marécage. A l'extrême facilité correspond et correspondra de plus en plus le progrés de la médiocrité générale. Et le plaisir s'abaissera des
bassesses de la virtû [vertu, allusion à LA vertu du stoïcisme]
L'Allée des philosophes
Charles Maurras