Dernier cour de Philippe Malaurie
Vertu du juriste : clarté, précision, simplicité, refus de l'effet, horreur du
verbalisme, modération, humilité intellectuelle ; goût de la liberté, bon usage de la liberté, refus des idées communément reçues, du conformisme intellectuelle, du crétinisme
médiatique.
Deux idées importantes, qui en amène une troisième :
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omnis potestas a demonio, mais omnis potestas a deo. Le pouvoir est à la fois démoniaque et divin
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l'histoire est l'œuvre des coquins et des honnêtes
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ces deux contradictions montrent que les œuvres humaines n'existent et ne vivent que par leur contradictions
« C'est sur les relations entre les personnes, les biens et le droit que se jouera le
XXI siècle. La tendance actuelle à la réification de la personne signifiera-t-elle que demain la personne se prendra pour une chose : l'embryon, l'agonisant, notre génome seront-ils des choses ?
La femme sera-t-elle une chose ? L'enfant sera-t-il un objet de droit ? Si la personne accepte d'être prise pour ne chose, elle ne croira plus en elle, et la fin de l'espérance, c'est la fin de la civilisation. »
C'est la personne qui est l'essentiel du droit.
La persona était un masque que se mettait les comédiens antiques. Et sous le masque, un seul masque reste : l'individu. Elle est aujourd'hui menacé
par la puissance des médias, comme l'était jadis par la faiblesse. L'amour du faible a un souffle immense.
Le droit des biens est au contraire matérialiste. Il est bon d'avoir du bien, et le Code Civil, qualifié de droit des propriétaires,
est dans la continuité de cette idée. Le droit n'aime pas les pauvres, et c'est réciproque.
Aujourd'hui, l'écologie tend à limiter le pouvoir d'exploitation des richesses. Si la nature doit être protégée, elle ne doit pas être
déifiée. Un équilibre doit être trouvé.
L'Etat de droit est infiniment supérieur à l'Etat sans droit, malgré ses faiblesses, ses injustices, ses incohérences. « L'Etat
de droit, c'est l'homme en marche. L'Etat sans droit, c'est la bestialité ».
« La règle de droit n'est cependant pas une potion magique qui règle toutes difficultés et mènerait au paradis terrestre ».
La confiance absolue dans la raison fut l'erreur des Lumières et des Révolutionnaires. Il y a un mystère dans le droit.
Chateaubriand : Il y a dans les affaires humaines quelque chose de fatal et de secret qu'on ne saurait expliquer.
La règle de droit ne peut pas être
parfaite.
Portalis : il serait absurde de se livrer à des idées absolues de perfection dans des choses qui ne sont susceptibles que d'une bonté relative.
Beaucoup de règles sont mauvaises, beaucoup produisent des effets pervers. Protégez le consommateur et le prix augmente. La religion
épanouit l'homme et crée le fanatisme. Rêvons cependant que l'imperfection est évitable.
Imaginons une machine qui connaissent tous les facteurs qui dominent les relations humaines.
Imaginons une machine qui saurait tout. Imaginons une machine qui prévoirait tout. Elle ne pourrait pas faire un droit parfait, parce que dans tout acte humain, deux systèmes de valeurs se rencontrent, se combinent,
s'affrontent, se confrontent et parfois se détruisent : c'est l'ambivalence de la condition humaine.
Simone Weil : Chaque chose que nous voulons est
contradiction avec les conditions et les conséquences qui y sont attachées. C'est que nous sommes nous-mêmes en contradiction étant Dieu et infiniment autres que Dieu. Le mal est l'ombre du bien. Tout bien réel pourvu de solidité et
d'épaisseur projette du mal.
Thibon en donne plusieurs exemples :
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ayez beaucoup d'enfants ==> surpopulation ==> guerre (cf Japon, Allemagne …)
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améliorez le sort matériel d'un peuple ==> altération de son âme
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dévouez-vous à quelqu'un ==> vous cessez d'exister pour lui
Mais le pire n'est pas toujours sûr. Le combat pour perfectionner le droit n'est pas vain. Pour
le réussir, il ne faut ni faux orgueils, ni illusions trompeuses, ni complète confiance en les sciences et en les idéologies. Vertus :
humilité, lucidité, patience, énergie, esprit juste.
Des millions de juristes ont mené ce combat. Pas ceux qui sont positiviste, affirmant que
la loi c'est la loi un point c'est tout. Ce sont des laborieux et des petits juristes. Tous les grands
juristes ont pris de la hauteur sur le droit positif pour dénoncer ses fautes, ses manquements, ses injustices. De tout temps, le droit a été dur pour les humbles, et de tout temps les grands
juristes ont tenté de les défendre. Ils ont voulu un droit libérateur, tâche sans cesse à recommencer. Les grands juristes l'ont fait parce qu'ils avaient foi en des valeurs, raison d'être du
droit et de leur vie. Le « grand » juriste est celui qui a soif de justice, l'horreur des injustices, et qu'anime le ferment de la foi.
Le lendemain, c'est vous (Georges Bernanos), conclue Philippe Malaurie devant ses étudiants de première année.
11 mai 1994, Panthéon-Assas, Philippe Malaurie